Philosophie des droits de l’enfant

Vignettes (hors-piste)

Les vignettes hors-piste explorent des situations où ce que les enfants veulent, font, éprouvent ou refusent déjoue les attentes que les adultes attachent à l’enfance. Elles soulèvent une question délicate :

Jusqu’où sommes-nous réellement prêts à prendre au sérieux un enfant lorsque ce qu’il fait de ses droits nous déplaît ?

01 Tess lire
02 Chiara Réparer une injustice peut-il imposer un nouveau tort à l’enfant innocent qui en a bénéficié ?
03 Oscar Reconnaître un droit implique-t-il d’accepter qu’il puisse être exercé de manière égoïste, blessante ou moralement médiocre ?
04 Léo Que vaut une préférence autonome lorsqu’elle porte vers un choix moins favorable à l’enfant ?
05 Claudie Peut-on défendre la vie privée d’un enfant contre sa volonté d’en déléguer une partie ?
06 Émilie Que produit une institution lorsqu’elle apprend à l’enfant que sa volonté n’est audible que lorsqu’elle devient vulnérabilité ?
07 Tiago Reconnaître une violence subie donne-t-il aux institutions le droit d’en faire la seule clé de lecture de celui ou celle qui l’a subie ?
08 Anne-Sophie À partir de combien de conformisme, de désir de plaire ou d’influence sociale décidons-nous qu’un choix d’enfant ne lui appartient plus vraiment ?
09 Ben Prendre un enfant au sérieux exige-t-il toujours de le comprendre, ou faut-il parfois accepter son droit à l’opacité ?
10 Rose Peut-on reconnaître à un enfant des obligations envers un passé dont il n’est pas responsable ?
11 Yann L’enfant a-t-il un droit à la non-progression ?
12 Soraya Peut-on déclarer certaines dimensions de l’enfant « inaliénables » lorsqu’il souhaite lui-même les aliéner ?
13 Ismaël Quand une douleur choisie par un enfant pour transformer son corps devient-elle une atteinte dont il faut le protéger ?
14 Karim Le consentement d’un mineur peut-il fonder un droit à prendre un risque important pour lui-même ?
15 Harry Peut-on exiger d’un enfant qu’il aime, et pas seulement qu’il ne nuise pas ?
Vignettes (hors-piste) Index
01

Vignette

Tess

Le lundi matin, Tess rend sa copie de physique quatre minutes avant la fin.

Madame Vandenberghe la regarde poser les deux feuilles sur le bureau.

— Déjà ?

— J’ai relu.

— Deux fois ?

— Une et demie.

La professeure tourne la première page.

— Tu sais que ça m’énerve quand tu me rends quelque chose en avance et que c’est probablement juste.

Tess sourit.

— Je peux reprendre si vous voulez.

— Va t’asseoir.

Depuis le début de sa rhéto, Tess est première ou deuxième de sa classe selon les trimestres. Elle n’a jamais vraiment su laquelle des deux places elle préfère. Première attire davantage de remarques ; deuxième permet de dire qu’on s’en fiche tout en sachant exactement combien de points séparent les deux.

Ses parents sont médecins. Son père travaille en anesthésie-réanimation à l’hôpital universitaire ; sa mère partage son temps entre une maison médicale et un service de planning familial. Ils vivent dans une maison mitoyenne rénovée à quinze minutes du centre-ville.

Tess s’entend bien avec eux.

Pas d’une manière particulièrement spectaculaire. Ils se disputent sur l’état de sa chambre, les chaussures laissées dans l’entrée, l’heure à laquelle elle rentre. Son père raconte trop longtemps ses histoires de garde. Sa mère pose parfois des questions au moment précis où Tess préférerait ne pas en avoir.

Mais ils connaissent ses amis. Ils savent chez qui elle dort. Ils lui font confiance.

Le vendredi soir, Tess mange avec eux avant de rejoindre Maya, Nils, Robin et Elias.

— Vous allez où ? demande son père.

— Centre.

— C’est précis.

— On verra.

— Elle a plus 8 ans, dit sa mère sans lever les yeux de son assiette.

— Merci maman.

— Je ne te défends pas. Je veux finir de manger.

À 21 h 18, Tess retrouve les autres devant une supérette.

Ils achètent deux bouteilles de soda, des chips, trois bières. Ils marchent sans but très clair.

C’est devenu quelque chose qu’ils font.

Au début, quelques mois plus tôt, ils avaient appelé ça « les missions ». Quelqu’un devait proposer une chose à faire avant la fin de la soirée. Traverser un hôtel sans avoir de chambre. Monter dans un bus et descendre au terminus. Demander à un serveur si l’établissement servait des huîtres alors qu’il s’agissait manifestement d’un kebab.

Puis les missions avaient changé.

Un soir, Nils s’était mis à marcher exactement à la même vitesse qu’un homme devant eux, trois mètres derrière lui, en reproduisant chacun de ses mouvements. L’homme avait accéléré. Nils aussi.

— Arrête, avait dit Maya.

Elle riait encore.

Une autre fois, ils avaient pris le sac de courses posé à côté d’une femme qui téléphonait sur un banc.

Tess l’avait emporté jusqu’au coin de la rue.

Ils avaient regardé la femme raccrocher, chercher sous le banc, regarder autour d’elle.

— Ça suffit, avait dit Maya.

Tess avait attendu encore quelques secondes.

Puis elle était revenue vers la femme, le sac à la main.

— Vous cherchez ça ?

La femme l’avait regardée.

— Vous l’aviez ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Tess avait haussé les épaules.

— Je sais pas.

La femme lui avait repris le sac.

— Vous êtes complètement malades.

Ils étaient partis en courant.

Pendant dix minutes, ils avaient ri jusqu’à avoir mal au ventre.

Le vendredi suivant, ils reviennent dans le même quartier.

Ce soir-là, Tess remarque un homme assis seul à la terrasse d’un snack presque vide. Une soixantaine d’années, un manteau gris, un verre devant lui.

Elle l’a déjà vu.

— Lui, dit-elle.

— Quoi, lui ? demande Robin.

— Je connais sa fille.

— Comment ça ?

— Enfin, je la connais pas. Elle était à l’école avant. Sarah. Elle venait parfois chercher sa petite sœur.

Ils passent devant la terrasse.

Tess s’arrête.

— Monsieur Lambert ?

L’homme lève la tête.

— Oui ?

Tess revient de deux pas vers lui.

— C’est pour Sarah.

L’homme pose immédiatement son téléphone.

— Sarah ?

— Votre fille.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Tess regarde brièvement derrière elle. Les autres se sont arrêtés.

— Il lui est arrivé quelque chose.

L’homme se lève.

— Quoi ?

— Je pensais que quelqu’un vous avait appelé.

— Qui êtes-vous ?

— Je la connais un peu.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Tess ne répond pas.

Il prend son téléphone.

— Tess, dit Maya.

Tess la regarde.

L’homme cherche un numéro.

— C’est où ? Elle est où ?

— Je sais pas.

— Comment ça, vous savez pas ?

Il appelle.

Personne ne répond.

Il recommence immédiatement.

— Tess, arrête, dit Maya.

Nils a cessé de sourire.

— On y va, là.

Tess reste devant l’homme.

— Elle était avec quelqu’un, ajoute-t-elle.

— Avec qui ?

Le téléphone sonne encore.

Puis quelqu’un répond.

— Sarah ?

L’homme détourne légèrement le visage.

— Ça va ?

Il écoute.

— Non. Non, rien.

Il ferme les yeux une seconde.

— Je voulais juste savoir si ça allait.

Il raccroche.

Quand il se retourne, Tess a reculé de quelques mètres.

— C’était quoi, ça ?

Personne ne répond.

Nils part le premier.

Puis Robin.

Tess les rejoint en courant.

Au coin de la rue, Elias éclate de rire.

Nils aussi.

Tess se plie en deux.

Maya secoue la tête, puis finit par rire elle aussi.

— Putain, dit-elle. Putain, Tess.

Tess essuie ses yeux.

— Il a appelé deux fois.

Ils repartent.

Il n’y a pas toujours de vidéos.

Au début, ils filmaient davantage. Puis ils avaient trouvé que filmer changeait les choses. Avec une caméra, les gens regardaient immédiatement le téléphone. Sans caméra, ils regardaient celui qui leur parlait.

Tess préférait souvent sans.

Elle aimait ce moment très bref où une personne ne savait plus exactement dans quelle situation elle se trouvait.

Une dame qu’ils avaient suivie dans un parking jusqu’à ce qu’elle entre dans une pharmacie.

Un adolescent à qui Elias avait demandé trois fois s’ils ne s’étaient pas déjà vus « au foyer », alors qu’ils ne l’avaient jamais rencontré.

Certaines choses ne fonctionnaient pas.

Une femme avait simplement ri lorsqu’ils s’étaient tous arrêtés simultanément devant elle.

Un chauffeur de taxi avait traité Robin de petit con avant même qu’il ait commencé.

Quelques semaines plus tard, ils montent dans un bus à l’heure de pointe.

Ils restent debout au milieu de l’allée. À chaque arrêt, les corps se déplacent de quelques centimètres et reprennent leur place.

Tess se tient près d’une femme d’une trentaine d’années. Cheveux noirs relevés à moitié, manteau bleu nuit, grandes boucles d’oreilles. Elle lit quelque chose sur son téléphone.

Tess la regarde.

Maya le remarque.

— Quoi ?

— Rien.

À l’arrêt suivant, deux personnes descendent. Tess pourrait reculer.

Elle ne le fait pas.

La femme lève les yeux.

— Pardon.

— Non, c’est moi.

Tess sourit.

La femme revient à son téléphone.

Quelques secondes passent.

Tess touche légèrement ses cheveux.

La femme se retourne.

— Vous avez quelque chose.

— Quoi ?

— Là.

Tess prend une mèche entre ses doigts et la dégage lentement du col du manteau.

Ses doigts passent derrière l’oreille de la femme.

— Merci.

Tess regarde son cou.

— Attendez.

Elle s’approche encore.

— Tess, qu’est-ce que tu fais ? demande Maya.

— Rien.

La femme regarde Tess.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Là.

Tess se penche comme pour regarder de plus près. Une main sur le dossier du siège derrière la femme, l’autre près de son épaule.

Ses cheveux frôlent la joue de la femme.

Elle descend légèrement vers son cou.

Ses lèvres passent tout près de la peau.

La femme tourne la tête vers elle.

— J’ai encore quelque chose ?

Tess reste une seconde très près d’elle.

— Non.

La femme remet elle-même une mèche derrière son oreille.

Le bus ralentit.

Maya touche le bras de Tess.

— Viens, on descend.

Tess la suit.

Nils, Robin et Elias descendent derrière elles.

Ils marchent quelques mètres sans parler.

— Mais qu’est-ce que tu foutais ? demande Maya.

Tess regarde le bus repartir.

— Rien.

— Tess.

Elle sourit légèrement.

— Elle était magnifique, non ?

Maya la regarde.

Tess continue à marcher.

Robin a filmé une partie de la scène.

La vidéo reste sur son téléphone.

Trois semaines plus tard, Madame Vandenberghe demande à Tess de rester après le cours.

Tess pense d’abord au projet de laboratoire qu’elle doit rendre.

La professeure ferme la porte.

— J’ai une question un peu bizarre à te poser.

Tess attend.

— Est-ce que tu connais un garçon qui s’appelle Robin Declerck ?

— Oui.

— Il est dans ton groupe d’amis ?

— Oui.

Madame Vandenberghe semble chercher ses mots.

— Une personne a envoyé quelque chose à la direction ce matin. Une vidéo.

Tess ne bouge pas.

— Quelle vidéo ?

— Une dame dans un parking.

Tess sait immédiatement laquelle.

La femme devait avoir une quarantaine d’années. Ils l’avaient croisée en sortant d’un fast-food. Robin avait commencé à lui demander si elle savait où était « Thomas ».

Puis Elias, dix mètres plus loin :

— Thomas est parti.

Tess s’était placée devant elle sans lui barrer complètement le passage.

— Il vous avait dit qu’il viendrait ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Ils avaient marché derrière elle pendant environ deux minutes, chacun reprenant parfois le prénom.

« Thomas. »

« Vous êtes sûre ? »

« Laissez, madame. »

La femme avait fini par se retourner.

— Foutez-moi la paix maintenant.

Ils avaient encore continué quelques mètres.

Puis Maya avait dit :

— Ça suffit.

Et ils étaient partis.

— Elle a porté plainte ? demande Tess.

— Je ne sais pas.

— Donc pourquoi la direction a la vidéo ?

— Apparemment elle circule.

— Elle circule depuis longtemps.

La professeure la regarde.

— Ce n’est pas vraiment la question.

Tess baisse les yeux vers son sac.

— C’est quoi la question ?

Madame Vandenberghe s’assoit sur le bord du bureau.

— Je ne sais pas encore.

Le soir, ses parents l’attendent dans le salon.

Sa mère a le téléphone posé devant elle.

Son père est encore en tenue d’hôpital sous son pull.

— L’école nous a appelés, dit sa mère.

— Je sais.

Son père parle après un silence.

— Tu veux nous expliquer ?

Tess s’assoit dans le fauteuil face à eux.

— Quoi exactement ?

— Ne commence pas comme ça, dit son père.

Sa mère tourne légèrement la tête vers lui.

— Laisse-la.

Puis :

— On a vu trois vidéos.

Tess regarde le téléphone.

— Lesquelles ?

Son père rit une fois, sans humour.

— Ça change quoi ?

— Parce qu’il y en a qui sont débiles et d’autres…

Elle s’arrête.

— Et d’autres quoi ? demande sa mère.

— Rien.

— Tess.

— Je sais pas.

Son père se lève, fait trois pas vers la fenêtre, revient.

— Pourquoi vous faites ça ?

Tess passe son pouce sur la couture du fauteuil.

— Je sais pas.

— Tu sais pas.

— Pas comme tu veux que je sache.

Sa mère intervient.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Tess réfléchit.

— Vous voulez que je dise quoi ? Qu’on est mal dans notre peau ? Qu’on est en colère ? Qu’on s’ennuie ?

— Vous vous ennuyez ?

— Évidemment qu’on s’ennuie parfois.

— Et alors vous faites peur à des gens ?

— On n’essaie pas toujours de faire peur.

Son père se rassoit.

— C’est censé me rassurer ?

— Non.

— Alors qu’est-ce que vous essayez de faire ?

Tess regarde sa mère puis son père.

— Voir.

— Voir quoi ?

— Je sais pas. Jusqu’où ça va.

Le silence dure.

Sa mère fronce légèrement les sourcils.

— Jusqu’où quoi va ?

— Le truc.

— Quel truc ?

Tess expire.

— Justement.

Son père secoue la tête.

— Ça n’a aucun sens.

— Je sais.

Le lendemain, Tess va à l’école.

Elle obtient 18 sur 20 en physique.

À midi, elle mange avec Maya dans l’escalier de secours derrière le gymnase. Maya a été convoquée elle aussi.

— Ma mère pense qu’on est complètement malades, dit-elle.

— La mienne non.

— Chanceuse.

— C’est pire. Elle essaie de comprendre.

Maya déchire un morceau de pain.

— On arrête ?

Tess regarde dans la cour.

— Pour l’instant.

— Parce qu’on s’est fait prendre ?

— Aussi.

Un garçon plus jeune pousse la porte de l’escalier. Il tient un ballon sous le bras.

Tess est assise juste devant le passage.

— Je peux passer ?

— Vas-y.

Elle ne bouge pas.

Le garçon attend.

— Tu peux te pousser ?

Tess le regarde.

— Oui.

Elle reste encore une seconde exactement au même endroit.

Puis elle décale une jambe, juste assez pour qu’il passe entre elle et la rambarde.

Il se glisse devant elle et descend les marches.

Maya regarde Tess.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Tess reprend son sandwich.

— Rien.